DONALD TRUMP : UN CLIMATOSCEPTIQUE CONVAINCU
Un an après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, comment les Américains jugent-ils l’action de leur président sur les questions climatiques et environnementales ? Analyse d’Edward Maibach, professeur à l’université George Mason à Fairfax en Virginie et directeur fondateur de Climate Change Communication, un programme de recherches des prestigieuses universités américaines, Yale et George Mason. Leurs scientifiques étudient depuis 18 ans l’évolution de l’opinion publique américaine face au changement climatique.
RFI : Dans quelle mesure les Américains sont-ils conscients aujourd’hui des menaces que représentent le changement climatique, la perte de biodiversité et la pollution environnementale ? Avez-vous remarqué des changements dans leur niveau de conscience ?
Edward Maibach : Depuis un certain temps déjà, les Américains sont de plus en plus conscients et préoccupés par le changement climatique. Mais voilà, ils ont tendance à le considérer comme une menace lointaine, éloignée dans le temps – quelque part dans le futur, plus loin qu’aujourd’hui –, loin dans l’espace – ailleurs, pas nécessairement ici, dans ma communauté –, et finalement loin en termes d’espèces : les pingouins et les ours polaires sont bien sûr en danger, mais pas tellement nous-mêmes, malgré le fait que presque toutes les communautés américaines subissent déjà les effets néfastes du changement climatique.
Existe-t-il une différence de perception de la menace entre les personnes qui ont déjà été affectées par des effets du changement climatique et celles qui ont été jusqu’ici épargnées ?
Oui et non. Oui, dans le sens où les personnes directement touchées ont tendance à s’inquiéter davantage du problème. Non, dans la mesure où cela dépend de leur identité politique. Chez les personnes qui sont démocrates, qui sont personnellement touchées, l’inquiétude augmente considérablement. Les républicains, en raison de leur idéologie politique forte qui tend vers le scepticisme climatique, sont tout autant touchés personnellement, mais ils ne l’interprètent pas nécessairement comme étant le résultat du changement climatique.
Quand nous avons débuté nos enquêtes en 2008, les opinions et positions des démocrates et des républicains concernant le changement climatique n’étaient pas si éloignées les unes des autres. Mais au cours des 18 dernières années, ils ont évolué dans des directions opposées. Les démocrates sont de plus en plus convaincus de la réalité du changement climatique et de sa gravité, tandis que les républicains ont évolué dans la direction opposée. Cette polarisation politique est donc un énorme problème qui empêche les États-Unis de prendre des mesures décisives en faveur du climat.
Mais au sein des conservateurs, il existe un autre clivage : celui entre les personnes qui se considèrent comme modérées dans leur conservatisme et celles qui se considèrent comme très conservatrices. Les conservateurs modérés sont en réalité bien plus préoccupés par le changement climatique et bien plus favorables à la lutte contre le changement climatique. Dans l’administration Trump, nous voyons clairement que les États-Unis vont dans la mauvaise direction, en s’opposant aux mesures climatiques. Mais dans une prochaine administration républicaine, il est possible que les républicains modérés finissent par avoir davantage leur mot à dire.
Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump a entrepris une vaste déréglementation de toutes les avancées en matière de politique climatique et environnementale. On pense au retrait des États-Unis de l’accord de Paris et de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, à son offensive contre les énergies renouvelables, à la fin des mesures qui protégeaient la population de la pollution de l’air, de l’eau et des sols. Qu’en pensent les Américains que vous avez interrogés ?
Une grande majorité d’Américains désapprouvent les mesures anti-climatiques prises par Donald Trump, notamment le retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat et, plus récemment, sa tentative de bloquer le développement du secteur américain de l’énergie éolienne. Même de nombreux électeurs MAGA [Make America Great Again, NDLR] désapprouvent ces mesures. Mais le président Trump ne semble pas s’en soucier.
Des électeurs MAGA sont-ils favorables aux énergies renouvelables ?
Beaucoup d’entre eux le sont. Dans notre sondage, nous avons posé cette question : « Quel est le meilleur avenir énergétique pour les États-Unis : est-ce l’économie des combustibles fossiles ou est-ce le passage à une économie basée sur les énergies propres ? ». Et sur cette question, nous avons constaté que les électeurs MAGA sont divisés en deux blocs équivalents.
Seulement voilà : l’opinion publique n’est une force puissante que lorsque les citoyens utilisent leur outil le plus important, à savoir leur voix, pour dire à leurs dirigeants politiques ce qu’ils veulent et ce qu’ils ne veulent pas. Les sondages sont un signal politique relativement faible. En revanche, quand les gens appellent la Maison Blanche, leurs représentants au Congrès, leur maire, ça c’est un signal politique fort. Mais c’est quelque chose qui, ironiquement, malgré les préoccupations croissantes des Américains concernant le changement climatique, très peu d’Américains font : décrocher leur téléphone et appeler leurs élus.
Si une majorité d’Américains est en désaccord avec les politiques anti-climat et anti-environnement de leur président, savez-vous ce qu’ils souhaitent à la place ? Que dit votre étude ?
Nous avons posé beaucoup de questions sur différentes voies vers l’avenir. Je vais simplifier les choses en revenant sur le point le plus fondamental : devons-nous revenir à une économie dominée par les combustibles fossiles ou devons-nous nous orienter vers une économie dominée par les énergies propres ? Et la grande majorité des Américains, y compris environ la moitié des conservateurs, pensent que nous devrions nous orienter vers une économie basée sur les énergies propres. Les Américains sont d’ailleurs particulièrement favorables aux politiques qui aideront les citoyens ordinaires à participer à la transition vers une économie basée sur les énergies propres. Des mesures telles que l’aide financière pour installer des panneaux solaires sur leur toit ou la réduction du coût d’achat d’un véhicule électrique.
Comment ces opinions se traduiront-elles sur le plan politique ? Les questions climatiques et environnementales vont-elles jouer un rôle important dans les prochaines élections ?
Peut-être. Aujourd’hui, le changement climatique est une priorité politique moins importante, même pour les démocrates, qu’il y a deux ans. À l’heure actuelle, le climat et les énergies propres sont des questions politiques de second ou troisième plan parce que d’autres questions sont devenues beaucoup plus urgentes. La question politique la plus importante aux États-Unis aujourd’hui peut se résumer en deux mots : prix abordables. Les Américains moyens ont beaucoup de mal à payer leurs factures.
Mais voici ce que peuvent faire les politiciens qui cherchent à être élus pour la première fois ou à être réélus : ils peuvent associer leurs propositions en faveur d’un avenir énergétique propre à la crise des prix abordables. Ce serait logique, parce que les énergies renouvelables sont à long terme beaucoup plus abordables que les énergies fossiles. De cette manière, les candidats électoraux pourraient faire du virage vers les énergies propres un enjeu politique de premier plan et un enjeu politique susceptible de leur faire gagner des voix.
Y a-t-il un lien entre le fait que le changement climatique ne fasse actuellement plus partie des priorités politiques urgentes des Américains et le retour de Donald Trump à la Maison Blanche ?
Je pense qu’il y en a un, mais ce lien est indirect. En effet, nous avons un président qui fait de la vengeance un principe de gouvernance. Cela rend les organisations, les entreprises, les universités, les cabinets d’avocats et l’ensemble de la profession juridique très réticents à aborder des sujets que Donald Trump désapprouverait. Mais quand les voix influentes du pays ne s’expriment plus sur un sujet, celui-ci devient moins prioritaire. Car il est écarté au profit de nouveaux sujets dont parlent désormais les voix influentes.
Donc, oui, les opinions anti-climatiques de Donald Trump et la terreur qu’il inspire pèsent clairement sur le débat public, mais aussi sur les Américains individuellement qui ont peur de parler de leurs préoccupations concernant le changement climatique. Et lorsqu’ils cessent d’en parler, leurs préoccupations deviennent moins importantes et moins prioritaires.
SOURCE : RFI