UE-MERCOSUR : LES GAGANTS ET LES PERDANS DE CET ACCORD DE LIBRE-ÉCHANGE
L’accord de libre-échange UE-Mercosur a été signe ce samedi 17 janvier 2026 au Paraguay, a Asuncion la capitale, devant les représentants des deux institutions internationales. Le feuilleton durait depuis 25 ans. L’Union européenne et les pays latino-américains du Mercosur signent ce samedi au Paraguay un accord de libre-échange en négociation depuis le début des années 2000. L’opposition de la France, de la Pologne et de plusieurs autres pays européens n’y a rien changé. Une alliance entre deux blocs qui rassemblent plus de 700 millions de consommateurs et qui représentent 30 % du PIB mondial. Le point sur les gagnants et les perdants de cet accord.
Cet accord est « très bon, surtout pour le monde démocratique et pour le multilatéralisme », a dit devant la presse Luiz Inácio Lula da Silva après un entretien avec Ursula von der Leyen. « Cet accord de partenariat va au-delà de la dimension économique. L’Union européenne et le Mercosur partagent des valeurs telles que le respect de la démocratie, de l’État de droit et des droits humains », a-t-il souligné.
En supprimant une large part des droits de douane, l’accord favorise les exportations européennes de voitures, de machines, de vins et de fromages. Dans le sens inverse, il facilite l’entrée en Europe de bœuf, de volaille, de sucre, de riz, de miel et de soja sud-américains, avec des quotas de produits détaxés qui alarment les filières concernées.
C’est le pouvoir du partenariat et de l’ouverture », a renchéri la dirigeante européenne à ses côtés. « Et c’est ainsi que nous créons une vraie prospérité , a-t-elle ajouté.
Ensemble, les deux blocs représentent 30 % du PIB mondial et comptent plus de 700 millions de consommateurs.
À la tête du géant agricole brésilien, Lula a joué un rôle crucial dans l’avancée du traité, mais n’a pas réussi à le faire signer en décembre au Brésil, qui exerçait alors la présidence tournante du Mercosur.
Il n’assistera pas à la signature de l’accord samedi. Le président du Paraguay, Santiago Peña, et son homologue uruguayen, Yamandu Orsi, seront présents en revanche, de même que la présidente de la Commission européenne. Le président argentin Javier Milei pourrait également être présent.
Après la signature, le traité commercial devra encore être ratifié par le Parlement européen. Le scrutin pourrait être serré, même si une majorité semble favorable à l’accord.
Les grands perdants même s’il y a des exceptions, ce sont les agriculteurs européens qui ont d’ailleurs beaucoup manifesté ces dernières semaines. Ce n’est pas pour rien que les pays agricoles la France et la Pologne étaient à la tête de l’opposition à cet accord. Les éleveurs en particulier craignent la concurrence de la viande bon marché venu du Brésil ou d’Argentine.
Ils ont le sentiment d’avoir été sacrifiés pour offrir un nouveau marché aux voitures allemandes, et c’est vrai que l’Allemagne dont l’industrie souffre de l’actuelle guerre commerciale entre Washington et Pékin y voit une alternative, de même que l’Espagne et le Portugal qui, pour des raisons historiques, ont déjà des liens forts avec ces pays. Enfin l’Europe y voit une manière de sécuriser ses approvisionnements en pétrole et en minéraux.
Côté sud-américain, l’Argentine se réjouit de ces nouvelles perspectives pour le boeuf et le vin argentin et le Brésil de nouveaux débouchés pour son pétrole et son soja. Notons que pour l’heure les relations commerciales entre les deux blocs sont équilibrées : le montant des échanges représentant plus ou moins 60 milliards de part et d’autre.
Une « grande opportunité » pour l’Argentine
Lucas Magnano, président de la Confédération intercoopérative agricole argentine, se réjouit de la signature de l’accord entre l’UE et le Mercosur, au micro de Théo Conscience, notre correspondant à Buenos Aires, sans pour autant céder au triomphalisme.
Ce serait prématuré à ce stade, estime celui qui attend de connaître les détails de l’accord pour savoir s’il aura vraiment un impact significatif sur les exportations agricoles argentines. C’est là que l’on va voir de quels volumes d’exportation il sera question pour chaque produit. Tout cela reste à voir.
Au-delà du nombre de tonnes de viande ou de céréales qui seront exemptés de droit de douane, Lucas Magnano reconnait que cet accord représentera une vitrine de luxe pour les produits agricole argentins.
Si l’Union européenne a suffisamment confiance pour signer un tel accord stratégique, cela peut ouvrir d’autres marchés au Mercosur et à l’Argentine.
Encore faudra-t-il est digne de cette confiance en respectant les normes sanitaires, sociales et environnementales européennes. Mais Lucas Magnano l’assure : depuis le temps que cet accord est en négociation, les agriculteurs argentins sont prêts.
Défricher pour faire de la place aux mégas fermes
Au Brésil, la possible expansion des mégas fermes suscite aussi des réserves. Ainsi, au cœur de l’Amazonie brésilienne, la ville d’Abaetetuba n’est plus entourée de forêt vierge depuis longtemps. Plusieurs grosses entreprises agricoles ont rasé des milliers d’hectares pour produire du soja, du palmier à huile et surtout du bœuf.
Ce sont des fermes immenses qui élèvent du bétail destiné à l’exportation principalement vers les pays du Moyen-Orient et l’Asie, explique Rafael Sereni en charge de l’environnement à la mairie d’Abaetetuba, à notre envoyée spéciale Jeanne Richard. Imaginez une ferme de 20 000 bêtes par exemple… ça génère une quantité excessive de déchets qui contaminent nos cours d’eau, c’est notre grand problème ici !
Sans parler des nombreux accidents. Ainsi un cargo transportant 5 000 bovins s’est échoué sur les rives du fleuve qui traverse la ville. les carcasses en décomposition ont pollué tout l’environnement.
Alors le traité de libre-échange entre l’UE et le Mercosur l’inquiète. « S’il s’agit d’un accord visant uniquement à accroître la production, l’Amazonie en subira les conséquences… C’est ici qu’auront lieux toutes les contaminations et tous les dommages environnementaux liés à cette exploitation effrénée des ressources naturelles ! »
Selon un rapport officiel français, l’accord pourrait entraîner 700 000 hectares de déforestation dans les pays du Mercosur principalement à cause de l’agriculture intensive.
GAGANTS ET DE PERDANTS DE CET ACCORD UE-MERCOSUR
Tous les secteurs économiques ne seront pas affectés de la même manière par cet accord, qui concerne aussi bien l’agroalimentaire que les industries automobile et pharmaceutique, ou encore les services. « Ça fait vingt-cinq ans que ce texte est négocié en impliquant tous les Etats membres, et au global, il est positif pour l’UE, sinon elle ne le signerait pas », assure à franceinfo Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste au Bureau d’information et de prévisions économiques (Bipe). Quel sera l’impact réel du traité UE-Mercosur pour les différentes filières concernées ? Franceinfo tente de lister les gagnants et les perdants de cet accord.
Viande : plutôt perdante
La filière et ses éleveurs se présentent comme les sacrifiés de l’accord. Les exportations de viande bovine du Mercosur vers l’UE s’élevaient déjà à 194 000 tonnes en 2023, d’après l’Institut de l’élevage(Nouvelle fenêtre) (Idele), mais l’accord prévoit que 99 000 tonnes de viande bovine du Mercosur pourront être importés par l’UE avec des droits de douane plus favorables, à 7,5% contre environ 13% habituellement, selon la base de données qui compile les mesures douanières dans l’UE (Taric)(Nouvelle fenêtre). La Commission européenne relativise l’impact de ces importations, rappelant que ce volume ne représentait que 1,2% de la consommation européenne annuelle en 2019.
Mais tous les morceaux de viande ne se valent pas et les pays du Mercosur exporteraient essentiellement des aloyaux, les morceaux les plus nobles du bœuf (faux-filet, rumsteck, côte de bœuf), d’après un rapport(Nouvelle fenêtre) d’une commission d’experts en 2020. C’est aussi « ce qui est le plus cher », précise Baptiste Buczinski, agro-économiste à l’Idele. « Ce type de morceaux structure les prix du marché, donc si on importe à bas prix, il y a un risque conjoncturel de faire baisser le prix du marché européen et, de fait, le prix payé aux éleveurs », prévient l’expert interrogé par franceinfo en 2024.
La filière bovine dénonce également les différences de normes sanitaires entre l’UE et le Mercosur, qui permettent aux pays sud-américains de produire de la viande moins chère. Pour autant, « dire qu’on va se faire envahir de bœuf aux hormones est faux », affirme Charlotte Emlinger, économiste au sein du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii). Elle rappelle que « les accords commerciaux sur les droits de douane ne réduisent pas les normes sanitaires aux frontières », et que l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada, le Ceta, avait suscité les mêmes inquiétudes sans qu’elle se soient concrétisées depuis.
Les éleveurs, eux, affirment que les contrôles des substances interdites sont insuffisants. La traçabilité « n’est obligatoire au Brésil que dans le petit Etat de Santa Catarina », et « pour l’exportation vers l’UE, elle n’est exigée que dans le dernier élevage et seulement 40 jours avant abattage », ce qui constitue « un frein à des contrôles efficaces, notamment parce que les bovins transitent entre de nombreuses exploitations pendant leur élevage », expliquait l’Idele(Nouvelle fenêtre) en 2024.
Les représentants des éleveurs de volaille français et européens sont aussi opposés à l’accord, car celui-ci autoriserait l’entrée de 180 000 tonnes de poulet sans aucun droit de douane, qui s’ajouteraient aux 994 000 tonnes déjà importées par l’UE en 2023, dont 319 100 tonnes depuis le Brésil, selon l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae)(Nouvelle fenêtre). L’interprofession européenne dénonce dans un communiqué(Nouvelle fenêtre) « une pression insoutenable sur des producteurs européens soumis aux règles les plus strictes au monde en matière sanitaire, de bien-être animal et de protection de l’environnement ». L’économiste Charlotte Emlinger ajoute que la filière française en particulier est dans une situation difficile, à cause, entre autres, de « la concurrence intra-européenne, la distribution de la valeur ajoutée entre les différents maillons de la chaîne, le coût de l’énergie et de la main-d’œuvre… »
En revanche, la filière du porc « sera peu touchée par l’accord », anticipe auprès de franceinfo Anne Richard, directrice de l’interprofession de la viande porcine (Inaporc). « L’UE est autosuffisante en porc, en est même le premier exportateur mondial, et le quota d’exportation accordé au Mercosur [25 000 tonnes] n’est pas très conséquent. » L’UE a importé 156 000 tonnes de porc en 2024, en grande majorité depuis le Royaume-Uni, d’après les données de la Commission européenne(Nouvelle fenêtre). « La filière porcine brésilienne utilise encore de la ractopamine, un produit interdit en France et dans l’UE », ajoute Anne Richard. Avant d’imaginer : « Pour nous, le risque de long terme, ce serait que ces quotas incitent les producteurs du Mercosur à adapter leur filière pour investir le marché européen. »
Céréales, sucre et éthanol : plutôt perdants
La filière des céréales s’inquiète aussi de l’accord. L’interprofession française craint notamment une concurrence accrue « avec l’Argentine qui vient d’engranger une récolte record en blé », explique au Monde (Nouvelle fenêtre) Cédric Benoist, secrétaire général adjoint de l’Association générale des producteurs de blé. Pour autant, « je ne pense pas qu’on va se mettre à importer des céréales du Mercosur », répond Charlotte Emlinger, qui rappelle que « l’UE fait partie des grands exportateurs de blé, et les droits de douane actuellement imposés par l’UE ne sont pas très élevés ». Mais Cédric Benoist redoute également que les difficultés de la filière volaille, accrues par le traité de libre-échange, se répercutent sur le marché des céréales, par une baisse de la demande d’alimentation animale en France.
Le traité va également permettre à l’UE d’importer « 190 000 tonnes de sucre » sud-américain, « l’équivalent de la production annuelle d’une sucrerie » française, dénonce l’interprofession de la filière betterave-sucre-éthanol dans un communiqué publié en décembre(Nouvelle fenêtre). Cet accord met « en péril 50 000 hectares de betteraves, soit un huitième des surfaces betteravières françaises », selon le même texte, qui dénonce un « dumping environnemental des pays du Mercosur » puisqu’« aucun respect des normes de production européennes n’est prévu dans l’accord ».
L’Union européenne a présenté en octobre des mécanismes de sauvegarde supplémentaires pour protéger les filières sensibles en cas de déstabilisation trop violente. Mais les interprofessions de la viande bovine, de la volaille, du sucre, des céréales et du bioéthanol ont signé des communiqués communs(Nouvelle fenêtre) pour dénoncer un « écran de fumée. Trop lentes à activer, juridiquement complexes et limitées dans le temps, [ces clauses de sauvegarde] ne font que constater les préjudices une fois qu’il est trop tard. »
Vins et spiritueux : gagnants
Une des principales filières exportatrices en France, celle des vins et spiritueux, devrait sortir largement gagnante de l’accord UE-Mercosur, qui prévoit la suppression pure et simple des droits de douane de 27% actuellement imposés par le bloc sud-américain. « Il est important de pouvoir accéder à de nouveaux marchés », expliquait à franceinfo en novembre 2024 Tatiana Métais, déléguée générale du syndicat des Maisons de Cognac. Les accords de libre-échange comme celui avec le Mercosur « sont essentiels pour notre filière et nous y sommes donc favorables », assurait-elle, notamment dans un contexte de hausse des droits de douane imposés par les Etats-Unis et la Chine.
Mais « quand on dit qu’une filière gagne, ce n’est pas forcément le petit vigneron du coin qui va gagner », prévenait en novembre 2024 l’économiste Maxime Combes, chargé de mission à l’Association internationale de techniciens, experts et chercheurs (Aitec). « Ce sont plutôt les gros groupes et les intermédiaires qui gagnent réellement », ajoute le spécialiste, qui coanime le collectif national Stop Mercosur.
Parmi les gagnants de l’accord, on devrait également trouver les producteurs de produits bénéficiant d’une appellation d’origine protégée (AOP), contrôlée (AOC) ou d’une indication géographique protégée (IGP), car le Mercosur s’engage à les reconnaître et à les faire respecter, ce qui empêchera des producteurs sud-américains d’utiliser des appellations comme « vin de Bordeaux ». En 2022, la France comptait 489 produits sous AOP ou AOC, dont 363 concernent des produits viticoles, et 260 IGP agroalimentaires, selon le ministère de l’Agriculture(Nouvelle fenêtre).
Lait et fromages : plutôt gagnants
L’accord de libre-échange prévoit d’autoriser des exportations européennes de fromage (30 000 tonnes), de poudre de lait (10 000 tonnes) et de lait infantile (5 000 tonnes) vers les pays du Mercosur, avec des droits de douane progressivement supprimés. Le beurre et les yaourts bénéficieront également d’une réduction des droits de douane sud-américains, et la reconnaissance des AOP, AOC et IGP bénéficiera aux producteurs de produits labellisés (comté, beurre Charentes-Poitou…).
« Dans le contexte géopolitique actuel, nous avons besoin de ces marchés », insiste auprès du Monde François-Xavier Huard, directeur général de la Fédération nationale de l’industrie laitière, qui regroupe de grands groupes agroalimentaires comme Lactalis, Savencia, Bel ou Danone.
Mais comme pour la filière viticole, dont les grands groupes et les intermédiaires seront les principaux gagnants de l’accord, il n’est pas dit que les éleveurs laitiers profitent beaucoup de ces nouvelles règles. « L’intérêt pour Lactalis sera surtout de pouvoir s’approvisionner sur les marchés internationaux plus facilement, explique Maxime Combes. Le petit producteur de lait, ce n’est pas lui qui va exporter. Lui, il aspire à être collecté. » La Fédération nationale des producteurs de lait avait appelé dans un communiqué(Nouvelle fenêtre) d’octobre 2024 à « l’arrêt total des négociations » sur le traité, dénonçant « des concessions majeures » faites par l’UE sans « aucune mesure de réciprocité concernant les conditions de production ».
Les filières industrielles : gagnantes
« On parle beaucoup de l’agriculture, mais c’est un accord global sur les relations commerciales, il y a tout un volet industriel et sur les services », rappelle l’économiste Anne-Sophie Alsif, qui ajoute que « l’accord nous permet d’augmenter nos exportations de produits à forte valeur ajoutée ». Les pays du Mercosur devront cesser d’imposer des taxes sur les voitures européennes (qui augmentent leur prix d’achat de 35%), les équipements industriels (14% à 20%), la chimie (jusqu’à 18%), l’habillement (jusqu’à 35%), ou les produits pharmaceutiques (jusqu’à 14%).
La représentation de la Commission européenne en France souligne sur son site(Nouvelle fenêtre) que les suppressions de droits de douane bénéficieront à des secteurs français importants, comme les « machines et équipements électriques », les « appareils téléphoniques [ou] informatiques » (1,2 milliard d’euros d’exportations françaises vers le Mercosur en 2018), le « matériel de transport » comme l’aéronautique et les voitures (1,76 milliard d’euros en 2018), les produits plastiques et caoutchouc, les instruments optiques et médico-chirurgicaux…
Les services : gagnants
Les entreprises de services européennes seront également gagnantes, estime la Commission européenne, qui rappelait en 2019(Nouvelle fenêtre) que « l’UE exporte plus de 20 milliards d’euros de services vers les pays du Mercosur », et évoquait « de nouvelles possibilités d’investissement (…) dans le secteur tant des services que de l’industrie manufacturière ». L’exécutif européen(Nouvelle fenêtre), qui affirme que les entreprises de l’UE rencontrent « un accès limité » aux marchés du Mercosur « et des conditions de concurrence inégales », anticipe des bénéfices pour « les services aux entreprises, les services financiers, les télécommunications, le transport maritime », ou encore « les services de poste et de courrier ».
Les pays du Mercosur ouvriront leurs marchés publics aux entreprises européennes, à égalité avec les concurrents locaux. Pour autant, l’accord « n’empêchera pas l’UE ou le Mercosur de continuer à réglementer leurs marchés des services de manière non discriminatoire », et « ne libéralisera pas les services publics tels que les soins de santé ou l’enseignement publics », assure la Commission.
SOURCE : RFI et France Info