Le défi de l’huile de palme durable
La production d’huile de palme est une priorité pour les gouvernements africains qui doivent doit tirer les leçons des catastrophes environnementales survenues en Asie.
En 1848, des botanistes néerlandais ont planté une bouture de palmier à huile – une plante originaire des forêts d’Afrique occidentale et centrale – au jardin botanique de Kebun Raya Bogor, à Java, dans l’Indonésie d’aujourd’hui. Près de deux siècles plus tard, l’Indonésie et ses voisins sont de loin les plus importants producteurs mondiaux d’huile de palme, l’huile végétale comestible extraite du fruit du palmier à huile. Alors que les plantations de palmiers à huile asiatiques rapportent chaque année des milliards de dollars de recettes d’exportation, l’Afrique est contrainte d’importer environ la moitié de l’huile de palme qu’elle consomme.
Il reste toutefois beaucoup à faire pour garantir que l’Afrique puisse relever le défi de la production de cette matière première vitale sans perdre ses dernières grandes étendues sauvages.
Étant donné que le coût de l’importation d’huile de palme pèse lourdement sur les réserves de devises étrangères, de nombreux gouvernements africains sont désireux d’augmenter la production nationale. Le Nigeria est même allé jusqu’à interdire les importations d’huile de palme en 2001. Bien qu’il ait rapidement été contraint de faire marche arrière, les responsables politiques nigérians réclament souvent le rétablissement de cette interdiction pour protéger les producteurs nationaux.
Mais si la production d’huile de palme a été une aubaine économique pour l’Asie du Sud-Est, elle a eu un coût élevé. La production d’huile de palme a été un facteur clé de la déforestation. L’Indonésie a perdu 11 % de sa superficie forestière entre 2001 et 2019, et environ un tiers de cette superficie a été accaparée par des plantations de palmiers à huile.
Les images d’orangs-outans désemparés contemplant la perte de leur habitat dans la jungle sont fréquemment utilisées par les ONG qui appellent au boycott de l’huile de palme par les consommateurs.
Si l’Afrique ne tire pas les leçons des erreurs de l’Asie, des gorilles et des chimpanzés sans abri pourraient devenir les visages de la prochaine campagne anti-huile de palme.
Une production en hausse
« Nous ne produisons pas assez pour nous nourrir », déclare Elikplim Agbitor, responsable Afrique de la Table ronde sur l’huile de palme durable (RSPO). Cette instance a été créée en 2004 par un groupe de producteurs d’huile de palme, de détaillants et d’ONG afin de mettre en œuvre des normes pour une production durable d’huile de palme.
Elikplim Agbitor note qu’environ 70 % de l’huile de palme africaine est cultivée par des petits exploitants. Ceux-ci exploitent généralement des parcelles de moins de cinq hectares, souvent avec des arbres plus âgés et moins productifs. Les rendements sont généralement d’environ six tonnes par hectare, précise Elikplim Agbitor, contre plus de vingt tonnes dans une plantation commerciale.
La nécessité d’augmenter la production reflète le rôle de l’huile de palme dans la sécurité alimentaire. Alors que l’huile de palme exportée d’Asie entre dans la composition d’une vaste gamme de produits – notamment des aliments ultra-transformés, des cosmétiques et des biocarburants –, en Afrique, elle est principalement utilisée comme combustible de cuisson, ainsi que comme agent hydratant.
Bien que les producteurs actuels se concentrent très majoritairement sur les marchés nationaux, cela pourrait changer à l’avenir, les multinationales acquérant de plus en plus de terres sur le continent.
L’« Afrique est la nouvelle frontière de l’expansion commerciale de l’huile de palme », juge Elikplim Agbitor, soulignant qu’il reste peu de terres disponibles pour s’étendre en Malaisie ou en Indonésie. Les gouvernements étant eux aussi désireux d’accroître la production, Elikplim Agbitor met en garde contre un risque tant pour la conservation que pour les droits fonciers.
« Nous essayons de mener de nombreuses actions de sensibilisation auprès des gouvernements pour leur faire comprendre pourquoi ils devraient se développer de manière durable. »
Les dilemmes de la déforestation
Florent Robert est responsable du développement durable, des relations avec les communautés et des partenariats chez Siat Group, une entreprise d’huile de palme qui appartenait autrefois à des Belges mais qui est désormais entre les mains de Nigérians. Il affirme que l’image de l’huile de palme comme principal responsable de la déforestation ne reflète pas toute la réalité.
Florent Robert note que le risque de déforestation est plus faible dans les régions les plus densément peuplées d’Afrique de l’Ouest. « Le Ghana et le Nigeria n’ont plus de forêt primaire. Ils n’ont même plus beaucoup de zones forestières. L’industrie de l’huile de palme dans ces pays n’est pas un facteur majeur de déforestation. »
Siat, qui est certifiée RSPO, réserve environ 10 % des terres qu’elle possède à des fins de conservation, nous confie Florent Robert. Lorsqu’elle cherche à acquérir de nouvelles concessions au Nigeria, elle demande des droits pour gérer des terres allouées à la production de matières premières, dont une grande partie a tendance à être dégradée.
Or, dans d’autres régions du continent, le scénario catastrophe pour la conservation est que la demande nationale en huile de palme finisse par entraîner la conversion d’anciennes forêts tropicales en plantations de palmiers à huile en monoculture.
L’« expansion de l’huile de palme représente une menace importante pour les habitats de la forêt tropicale au Cameroun et dans l’ensemble du bassin du Congo », explique Imogen Fanning, analyste de projets commerciaux durables à la Zoological Society of London (ZSL). La ZSL mène un projet au Cameroun visant à garantir que l’huile de palme soit produite de manière durable, sans détruire les forêts à haute valeur de conservation.
« Au Cameroun, la menace ne réside pas dans l’espèce de palmier à huile elle-même, qui est originaire d’Afrique de l’Ouest, mais dans la conversion de vastes zones d’habitat forestier, notamment pour des concessions industrielles et les infrastructures associées », explique Imogen Fanning.
Elle soutient que la solution, alors que l’Afrique cherche à augmenter sa production, consiste à cultiver cette plante de manière plus intensive dans les zones où elle est déjà cultivée. « La manière la plus durable de produire de l’huile de palme au Cameroun n’est pas de s’étendre dans la forêt naturelle, mais d’améliorer la production sur les terres cultivées existantes », juge l’analyste.
Augmenter les rendements
L’amélioration de la productivité et l’augmentation des rendements présentent de multiples avantages, tant pour l’environnement que pour les producteurs d’huile de palme eux-mêmes. Y parvenir sur les petites parcelles qui dominent la culture de l’huile de palme en Afrique est plus facile à dire qu’à faire – mais l’expérience montre que c’est possible.
L’« évolution des rendements est très intrigante et intéressante », explique Lawrence Quarshie, coordinateur du développement durable chez Golden Star Oil Palm Plantations (GSOPP), un programme d’entreprise sociale mis en place par la société minière Golden Star au Ghana. Lawrence Quarshie est également responsable de groupe au sein de l’association partenaire de GSOPP, la Golden Star Oil Palm Farmers Association (GSOPFA), le premier groupe de petits exploitants indépendants certifié RSPO du pays.
Il indique que la GSOPFA atteignait déjà des rendements de 15 tonnes par hectare avant d’obtenir la certification RSPO – un niveau bien supérieur à celui habituellement observé chez les petits producteurs. Grâce aux conseils sur l’amélioration des pratiques de gestion fournis par la RSPO, il rapporte que les rendements ont atteint 18 tonnes par hectare en 2022, année de la certification RSPO, puis 21 tonnes par hectare en 2023.
Outre l’amélioration des rendements, obtenue en partie grâce à la mise en œuvre d’une meilleure gestion agricole, les agriculteurs peuvent obtenir des prix plus élevés pour leurs produits certifiés ; « ce qui contribue également grandement à améliorer les revenus et les moyens de subsistance des petits exploitants ».
Les coûts de la durabilité
La GSOPFA constitue toutefois un cas particulier, car elle bénéficie du soutien financier de Golden Star, qui est désormais une filiale du groupe minier chinois Chifeng Gold. « Sans ce soutien, je ne suis pas sûr que le groupe d’agriculteurs aurait pu aller aussi loin », reconnaît Lawrence Quarshie.
Qui note que les coûts liés à la certification RSPO et à l’audit sont prohibitifs pour les petits exploitants individuels. Même les coopératives, dans de nombreux cas, auraient besoin d’une forme de soutien externe pour pouvoir s’engager dans cette voie.
« Si nous voulons vraiment renforcer la durabilité pour les petits exploitants agricoles, nous devons envisager de mettre en place un système qui les soutienne financièrement afin qu’ils puissent renforcer leurs capacités à adopter des pratiques durables, de manière à améliorer leurs rendements ainsi que leurs moyens de subsistance », explique Lawrence Quarshie.
La RSPO est consciente de ce défi. Elikplim Agbitor indique que 18,4 % de l’huile de palme produite en Afrique est certifiée RSPO. Alors qu’environ 10 000 petits exploitants produisent des produits certifiés RSPO, la majeure partie de l’huile de palme certifiée produite sur le continent est cultivée par de grands producteurs industriels.
La RSPO gère un Fonds de soutien aux petits exploitants, qui offre une aide financière pour aider ces derniers à franchir les étapes du processus de certification.
Il reste toutefois beaucoup à faire pour garantir que l’Afrique puisse relever le défi de la production de cette matière première vitale sans perdre ses dernières grandes étendues sauvages. Aider les petits exploitants à améliorer leurs rendements sans empiéter sur les zones forestières peut déboucher sur une situation gagnant-gagnant. « Le soutien aux petits exploitants a un impact considérable », conclut Elikplim Agbitor.
Auteur : Ben Payton, New African, le magazine de l’Afrique