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Les sols africains s’épuisent, le continent exporte ses engrais

Les sols africains s’épuisent, le continent exporte ses engrais
  • Publishednovembre 7, 2026

Dans un contexte de crises géopolitiques, marqué par une forte hausse des prix des engrais accentuée par les tensions dans le détroit d’Ormuz, la Fondation FARM (Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde), la PAFO (Organisation panafricaine des agriculteurs) et Afdi (Agriculteurs français et développement international) publient le Baromètre 2026 des agricultures africaines consacré aux engrais .

Ce Baromètre « engrais » met en évidence un paradoxe : la production africaine d’engrais n’a jamais été aussi élevée, mais elle bénéficie peu aux sols du continent. Plus de 80 % de la production est exportée vers des marchés plus rémunérateurs, alors que 65 % des terres arables du continent sont dégradées et que les récoltes prélèvent quatre fois plus de potassium qu’elles n’en reçoivent.
Fruit d’un partenariat entre organisations agricoles africaines et françaises, cet outil d’aide à la décision fournit des données inédites sur les 54 pays du continent. FARM, la PAFO et Afdi appellent les acteurs publics et privés à se mobiliser pour restaurer et maintenir la fertilité des sols, condition de la sécurité alimentaire de demain.

Bien que la production d’azote et de phosphore ait presque doublé entre 2013 et 2023, l’Afrique reste le continent qui utilise le moins d’engrais au monde. 24 pays sur 53 en appliquent moins de 10 kg par hectare et par an, contre 135 kg en moyenne mondiale. Produire ne signifie pas consommer : le Nigéria, devenu en dix ans un grand producteur d’azote, n’utilise que 3,5 kg/ha
d’engrais NPK, et le Maroc qui détient près de 70 % des réserves mondiales de phosphate, n’en
applique que 40 kg/ha.

Le potassium est la principale carence des sols africains et l’élément le plus déficitaire dans 45 pays sur 53 : chaque année les récoltes en prélèvent en moyenne 33 kg par an par hectare, quand seuls 8 kg sont apportés. Aucun gisement de potasse n’étant exploité sur le continent à ce jour, l’Afrique dépend entièrement d’un marché mondial dominé par le Canada, la Russie, la
Biélorussie et la Chine. Restituer au sol les résidus de récolte, le fumier et les déchets organiques, en complément d’engrais adaptés, permettrait d’en limiter la perte.

Les pays enclavés sont les plus exposés aux difficultés d’accéder à des engrais : à prix international égal, le transport et le stockage peuvent y renchérir l’engrais de 45 %. La flambée actuelle des prix illustre la vulnérabilité des agricultures face aux chocs extérieurs. Face à la crise de 2025-2026, plusieurs gouvernements ont d’ailleurs renforcé leurs soutiens.

Restaurer la fertilité des sols suppose une combinaison de plusieurs leviers : engrais minéraux, apports organiques, biofertilisants et pratiques agroécologiques comme l’enfouissement des résidus de cultures. Aucun levier ne suffit seul : l’engrais minéral, dont
les apports sont indispensables, corrige une carence sans restaurer la structure du sol et les apports organiques et biologiques améliorent le sol sans remplacer les nutriments manquants.

Sur le terrain, les agriculteurs combinent déjà ces solutions. Pour en généraliser l’usage, Afdi, FARM et la PAFO appellent à :

  • Orienter les soutiens publics vers l’approvisionnement des marchés nationaux, et non uniquement vers la baisse des prix ;
  • Associer les organisations paysannes dès la conception des politiques publiques sur les engrais ;
  • Renforcer le commerce intra-africain et les infrastructures logistiques, pour que
    les engrais produits sur le continent parviennent jusqu’aux exploitations
    africaines.

D’ici 2050, l’Afrique comptera près de 2,5 milliards d’habitants. Pour répondre à leurs besoins alimentaires, les agriculteurs devront produire davantage sur les mêmes terres, sans les appauvrir. Restaurer la fertilité des sols est un engagement de long terme, quirepose sur eux et sur des investissements responsables orientés vers le marché intérieur.

Chiffres clés

  • x 2 : la production africaine d’azote et de phosphore a presque doublé entre 2013 et 2023.
  • Plus de 80 % des engrais minéraux produits en Afrique sont exportés, principalement vers le Brésil.
  • 5,8 milliards de dollars : l’excédent commercial du continent sur les engrais en 2023.
  • 24 pays sur 53 appliquent moins de 10 kg d’engrais par hectare et par an, contre 135 kg en moyenne mondiale.
  • 8 pays seulement atteignent l’objectif de 50 kg/ha fixé à Abuja en 2006.
  • 45 pays sur 53 ont le potassium comme élément nutritif le plus déficitaire.
  • 4 fois : le potassium sort des sols africains quatre fois plus vite qu’il n’y entre.
  • 0 : aucun gisement de potasse n’est exploité sur le continent.
  • 33 kg contre 8 kg : chaque année, les champs africains perdent quatre fois plus de potassium qu’ils n’en reçoivent. Ce sont les récoltes des prochaines années qui s’appauvrissent.
  • 65 % des terres arables africaines sont dégradées.
  • +45 % : le surcoût que le transport et le stockage peuvent ajouter au prix de l’engrais dans un pays enclavé.
  • 46 pays africains sur 54 encadrent le marché des engrais, par les prix, la distribution, le crédit ou la fiscalité.
  • 3,5 % seulement de l’APD agricole est consacrée à la santé des sols en Afrique

FOCUS SUR LES POINTS CLES DU BAROMETRE PRODUCTION

La production africaine d’azote est passée de 3,9 à 7,7 millions de tonnes entre 2013 et 2023, et celle de phosphore de 3,3 à 6,2 millions de tonnes. Sur l’azote, le Nigéria s’impose : la part de l’Afrique de l’Ouest dans la production continentale passe de moins de 3 % à 16 %. Cette croissance de la production ne doit toutefois pas être confondue avec un progrès de la fertilisation domestique : l’Afrique reste le continent qui consomme le moins d’engrais minéraux au monde.

Et demain ? L’ammoniac vert pourrait être un levier stratégique d’indépendance et rapprocher la production des zones de consommation d’engrais, à condition de ne pas être exporté en dehors du continent. Le Maroc vise 1 million de tonnes d’ici 2027, la Mauritanie et la Namibie accueillent des mégaprojets d’hydrogène vert qui pourraient en faire de nouveaux producteurs d’engrais.

ÉCHANGES COMMERCIAUX

Plus de 80 % des engrais produits en Afrique ont quitté le continent en 2023, pour un excédent commercial de 5,8 milliards de dollars. En théorie, l’Afrique est largement autosuffisante (174 % pour l’azote, 381 % pour le phosphore), mais cet excédent est concentré au Maroc, en Égypte et au Nigéria, et part à l’export. La majorité des marchés nationaux reste tributaire des importations. Pour la potasse, le continent africain a accru sa dépendance sur un marché mondial très concentré (Canada, Russie, Biélorussie, Chine). Le continent est exposé à un risque de prix et de disponibilité hors de son contrôle dans un contexte géopolitique incertain et alors que les sols se vident de leur réserve de potassium.

Et demain ? La Déclaration de Lomé (2023) vise un commerce régional des engrais sans droits de douane. Elle pourrait réorienter une partie des flux vers les marchés africains, à condition que la logistique suive.

CONSOMMATION ET DISPONIBILITÉ

24 pays sur 53 appliquent moins de 10 kg d’engrais par hectare et par an, contre 135 kg en moyenne mondiale. Produire ne veut pas dire consommer. Le Nigéria, devenu un grand producteur d’azote, n’applique que 3,5 kg/ha. Le Maroc, qui détient près de 70 % des réserves mondiales de phosphate, plafonne à 40 kg/ha. Vingt ans après la déclaration d’Abuja (objectif de 50 kg/ha/an), seuls 8 pays ont atteint l’objectif de 50 kg/ha. Dans de nombreux pays l’engrais peut exister sur le marché sans être accessible au bon moment. Prix, circuits de distribution, accès au crédit, subventions conditionnent l’usage effectif par les agriculteurs.

Et demain ? La Déclaration de Nairobi (2024) change d’approche : elle ne fixe plus un volume uniforme mais vise à tripler d’ici 2034 la production d’engrais organiques et minéraux certifiés, adaptés aux sols. La demande pourrait aussi évoluer avec l’essor des biofertilisants et des fertilisants organiques.

INVESTISSEMENTS

De l’industrialisation massive aux solutions locales : l’engrais africain se réinvente

La capacité de production d’engrais azotés de l’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) a été multipliée par 5,5 en une décennie, en particulier du fait du Maroc, de l’Egypte et du Nigéria (Dangote, Indorama). Capacité installée ne veut pas dire production. Les usines nigérianes ne tournent qu’à 44 % de leurs capacités, contre 85 % au Maroc.

En parallèle, le nombre d’unités de mélange (blending) a presque quadruplé, de 36 à 134 sites, dont 69 au Nigéria. Et demain ? La vague d’investissement se poursuit, et une question se pose : la demande africaine solvable suivra-t-elle ? De plus, des formats d’unités de plus petite taille pour la production d’engrais ne dépendant pas d’énergies fossiles émergent. Ils rapprochent la production des agriculteurs : une unité modulaire d’ammoniac vert au Kenya, et des pilotes de fixation de l’azote par plasma en Ouganda, en Afrique du Sud et au Ghana.

POLITIQUES PUBLIQUES

Au moins 46 des 54 pays africains encadrent aujourd’hui, d’une façon ou d’une autre, le marché de l’engrais (prix, distribution, crédit ou fiscalité). La diversité d’instruments confirme que l’engrais reste, pour une grande partie des gouvernements africains, un levier clé de soutien à l’agriculture. Ces instruments visent à améliorer l’accessibilité économique des engrais, sécuriser l’approvisionnement et développer l’offre domestique.

Et demain ? Le durcissement des normes européennes, en particulier le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), pourrait obliger les exportateurs africains à décarboner plus vite que ne l’exige leur propre marché. Dans le même temps, les États commencent à structurer une filière d’engrais organiques.

ENJEUX FUTURS

Chaque année, 33 kg/ha de potassium sortent des sols africains, contre seulement 8 kg/ha apportés. Le déficit net en potassium est cinq fois supérieur à celui de l’azote et dix fois à celui du phosphore. Il touche même les régions les mieux fertilisées : l’Afrique australe, première consommatrice d’engrais du continent, affiche le pire bilan. Et demain ? Le changement climatique pèse aussi sur l’azote : en Afrique australe, la fixation par les légumineuses perd 30 à 40 % d’efficacité sous stress thermique. Et les résidus de récolte, qui rendent une partie du potassium au sol sont de plus en plus retirés des champs. En effet, des opportunités de marchés se développent pour l’alimentation du bétail, l’énergie, etc.

Written By
Mamadou Alimou BAH

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