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L’Antarctique «rentre dans le désordre ambiant»

L’Antarctique «rentre dans le désordre ambiant»
  • Publishedavril 20, 2026

Au terme de l’hiver austral 2025, l’étendue de glace du continent blanc est à un minimal historique pour la troisième année consécutive. Un phénomène multi-factoriel que les scientifiques ont encore du mal à saisir. Si la fonte de la banquise ne contribue pas à l’élévation du niveau de l’océan, elle n’en est pas moins préoccupante. Éléments d’explications en quatre questions.

Quel est l’état de la banquise en Antarctique actuellement ?

Le début du mois d’octobre marque le terme de la saison hivernale dans l’hémisphère Sud. C’est donc logiquement à cette période que l’étendue de la banquise (appelée aussi mer de glace) est la plus vaste.

Le 19 septembre, elle a atteint son maximal saisonnier : 17,15 millions de km², selon les données du National Snow and Ice Data Center (NSDIC), l’observatoire américain qui fait référence dans la mesure des banquises. Elle s’apprête désormais à se rétracter avec l’arrivée de l’été.

Si c’est un peu plus que 2023 (16,96 millions de km²), ces deux dernières années sont considérées comme des « anomalies » : elles marquent très nettement les expansions les plus faibles de la banquise jamais enregistrées, bien en dessous de la moyenne des trois décennies 1981-2010 – 2023 étant donc un record historique. Leurs vitesses d’expansion sont également les plus lentes.

De 1978, date des premières images satellitaires de qualité suffisante, à 2016 voire 2020, les observateurs avaient noté une stabilité, et même des anomalies positives, avec des excédents de glace. « C’était assez étonnant parce que quand on regarde la quantité de glace sur le continent Antarctique [différente de la glace de mer], la quantité de glace au Groenland, l’expansion de la glace de mer en Arctique, l’expansion de pergélisol [sols gelés en permanence] et la neige sur le continent, ainsi que les glaciers de montagnes, tous ces systèmes glaciaires ont reculé depuis la fin du dernier siècle. La banquise de l’Antarctique restait le seul compartiment glaciaire qui n’était pas en recul. C’était compliqué à comprendre parce qu’on voit bien que la Terre se réchauffe très vite, surtout depuis les années 70-80 », rembobine le climatologue et ancien auteur pour le Giec Gerhard Krinner.

Aux antipodes, la banquise de l’Arctique fond à une vitesse accélérée depuis deux décennies. La région, entourée de terres, est bien plus exposée au réchauffement du climat, environ six fois plus rapide qu’ailleurs dans le monde. Même si l’Antarctique se réchauffe jusqu’à 30% plus vite que les prévisions, « on savait depuis longtemps que l’Antarctique mettrait plus longtemps à se réchauffer, reprend l’expert du climat polaire. Notamment parce que tout autour, il y a cet océan austral, très mélangé, très venteux, où la chaleur est plus répartie sur une grande profondeur. Cela génère une très grande inertie thermique. »

Comment ce recul s’explique-t-il ?

Les explications sont encore parcellaires et hypothétiques. Territoire hostile et lointain, l’Antarctique reste largement méconnu. « C’est un peu l’histoire de la poule de l’œuf : des phénomènes interactifs, qui couplent l’océan, la glace et l’atmosphère, évoluent en même temps, mais on ne sait pas qui est la cause, admet Martin Vancoppenolle, chercheur au CNRS, spécialiste de ces interactions. Personne n’a d’explication complète et convaincante. C’est difficile de conclure quoi que ce soit sur une ou deux années, il faudra au moins une décennie pour tirer une conclusion. »

Avec si peu de recul et de données et des modèles prévisionnels inaboutis, aucun chercheur ne s’aventure à établir un lien direct entre le réchauffement climatique et la régression récente de la banquise, même si l’hypothèse est dans beaucoup de têtes. « Jusqu’ici, elle ne réagissait pas au changement climatique, ça allait contre ce qu’on attendait physiquement : une planète avec plus de CO2 qui se réchauffe. Depuis deux ans, la banquise se met à faire ce qu’on s’attendait à ce qu’elle fasse. C’est une bonne nouvelle pour notre compréhension du climat. Mais pour la planète… », remarque Martin Vancoppenolle. « On a l’impression que l’Antarctique rentre dans le désordre ambiant », complète à sa manière Gerhard Krinner.

Après le record de 2023, un débat statistique avait émergé sur les réseaux sociaux : un océanographe australien avait fait appel aux mathématiques. Interrogé par Libération, Edward Doddridge développait : 

« Les données recueillies au cours des quarante dernières années sont représentatives de la variabilité de la glace de mer en Antarctique. Si le climat était stable, c’est-à-dire dans le cas où il n’y aurait pas de changements à long terme, un hiver comme celui-ci se produirait une fois tous les 7,5 millions d’années. » Et de trancher : « Je pense personnellement que le changement climatique est la cause de la fonte de la glace. »

« Certains changements observés à différents endroits sont sans précédent depuis des milliers d’années. Ce qu’on observe actuellement est inédit »commente pour sa part Nicolas Jourdain, chercheur à l’Institut des géosciences de Grenoble.

Il attire l’attention sur la banquise de la mer de Weddell, au nord-ouest de l’Antarctique : « le retrait actuel semble sans précédent depuis 1700 », note-t-il, citant une étude parue dans Nature. Mais lui aussi prône la rigueur et la prudence :

« il faut apporter des preuves pour attribuer un changement au réchauffement climatique plus qu’à la variabilité naturelle. Sur les observations récentes, on n’a pas encore de certitude formelle sur l’attribution aux émissions anthropiques. »

D’autant plus que le système climatique antarctique est particulièrement complexe et que les effets agissent souvent avec retardement. En profondeur, « les eaux chaudes mettent des centaines d’années avant d’arriver en Antarctique. Il y en qui sont déjà en Antarctique, sans avoir été réchauffées par le réchauffement global », précise encore celui qui étudie les interactions entre l’océan et les plateformes glaciaires.

Martin Vancoppenolle avance une « piste » à l’étude dans son équipe : « depuis 2016, on assiste à un affinement de la banquise qui mène à une fonte plus intense et plus précoce. Pourquoi ? Il semblerait qu’il y ait eu des changements dans la température et la salinité de l’océan encore relativement peu investigués. » L’eau de mer peut être plus ou moins lourde selon sa température et sa salinité. Une parcelle froide et salée aura tendance à couler et une parcelle chaude et légère aura tendance à monter. « Cela pourrait expliquer un apport de chaleur vers la glace. Cela aura un impact important sur la banquise qui répond fortement aux apports de chaleur océanique. Mais ces sujets sont encore en discussion. »

Ted Scambos, spécialiste des pôles au NSDIC et l’un des meilleurs connaisseurs de ce territoire, regarde lui aussi en direction de l’océan pour expliquer la fonte, mais davantage à sa surface : « la chaleur de l’océan apparait comme le suspect principal. Les températures de l’océan sont très sensibles au réchauffement saisonnier, aux vents et aux courants. Les températures élevées de l’air dans l’est de la mer de Weddell expliquent en partie cette tendance. »

Depuis l’ère industrielle, la surface de l’eau a augmenté de 0,9°C (0,6°C au cours des seules quarante dernières années), selon les mesures du programme Copernicus. Entre mars 2023 et juin 2024, la température des océans a battu des records, tous les jours, pendant plus de 15 mois consécutifs, en partie sous l’effet du phénomène climatique El Niño.

Le chercheur américain, comme le CNRS, pointe également l’intensification du régime des vents d’ouest, depuis les années 1960, comme facteur de la fonte de l’Antarctique.

Quelles conséquences une régression de la banquise peut-elle avoir?

Contrairement aux causes, elles sont assez bien établies.

D’abord, la diminution de la banquise ne provoque pas l’élévation du niveau de l’océan. La banquise est formée de l’eau océanique : lorsqu’elle fond en été, elle occupe le même volume à l’état glaciaire qu’à l’état liquide.

En revanche, la banquise joue un rôle de muraille pour la calotte glaciaire qui repose sur le continent Antarctique.

La grande menace pour la calotte, ce sont les masses d’eaux de l’océan austral. Elles se forment dans les latitudes supérieures, voyagent pendant des années dans les profondeurs, et parviennent en Antarctique où elles se heurtent à la banquise. Celle-ci se forme en rejetant du sel dans l’eau qui la borde. Cette densité fait plonger des eaux froides de la surface vers le fond et va créer une barrière d’eau froide tout autour de l’Antarctique. La diminution de la banquise affaiblit donc le rempart sous-marin contre les courants d’eaux chaudes. « Les changements de production de banquise laissent ces eaux chaudes arriver alors que ce n’était pas possible avant », résume Nicolas Jourdain. 

Autre danger : en se reformant de moins en moins comme cela semble être le cas, elle risque de moins bien protéger à terme la calottedes assauts des vagues. « Il y a eu des précédents, lorsque des minima de banquise [en été, lorsque la banquise est absente, NDLR] ont mené à des vêlages [détachements] d’icebergs, qui sont des morceaux importants de glaciers », rappelle Martin Vancoppenolle. « Le déclin de la calotte est très inquiétant et il est beaucoup plus certain d’être lié aux courants marins profonds, aux changements des vents et finalement au changement climatique », souligne Ted Scambos.

Or, l’ensemble de cette gigantesque calotte continentale est constituée de l’eau douce issue des précipitations. Sa fonte apporte déjà des masses d’eau additionnelles dans l’océan. A terme, elle et celle des glaciers de l’Arctique submergeraient de nombreuses villes côtières – environ 50% de la population mondiale vit à moins de 100 km d’une côte.

« C’est la stabilité de la calotte de glace qui est le problème au niveau global », s’inquiète le directeur de recherches au CNRS Gerhard Krinner.

C’est la raison pour laquelle le glacier Thwaites, à l’extrême ouest, est surveillé comme le lait sur le feu. De la taille du Sénégal, il a déjà reculé de 14 km depuis 1992. Il est poussé vers le fond par des eaux plus chaudes qui se glissent entre le socle rocheux et la glace, le creusent et le fragilisent par en-dessous. Son volume de fonte a doublé en trente ans et contribue actuellement à 4% de la hausse globale du niveau des mers. Il s’est déjà morcelé et sa liquéfaction est quasi promise, dans un horizon de temps en revanche très incertain – on parle plutôt en siècles. L’océan s’élèverait alors de 65 cm, selon les estimations de l’International Thwaites Glacier Collaboration. Dotés de moyens colossaux, les dizaines d’experts de ce consortium auscultent depuis 2018 la plus grosse masse glaciaire du continent.

Autre conséquence, l’effet d’albédo est perturbé par le retrait de la banquise : moins de glace, blanche et réfléchissante, c’est moins de rayons solaires renvoyés vers l’espace et plus de chaleur absorbée par l’eau marine, très sombre, autour de la banquise. « On voit que les étés où la banquise est à son minimum, la surface de l’océan est nettement plus chaude. Il y a aussi des impacts plus importants attendus sur les températures de l’air parce quand il n’y a plus de glace, la température de l’air peut s’élever librement », reprend Martin Vancoppenolle. En bref : eau et air se réchauffent, contribuant à la fonte de la banquise et moins de banquise, c’est un air et un océan plus chauds. Le jargon climatique parle de boucle de rétroaction, un cercle vicieux difficile à enrayer puisqu’il est lié au réchauffement planétaire consécutif de nos émissions de gaz à effet de serre. « La formation et la fonte de la banquise sont des moteurs de la circulation océanique au niveau mondial qui elle-même est une composante essentielle du climat. »

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Enfin, la perte de cette patinoire naturelle perturbe la faune qui vit en Antarctique. Elle a ainsi engendré, en 2022 et 2023, des mortalités records chez les poussins de colonies de manchots empereurs, qui n’ont plus de sol pour porter leurs premiers pas. Dans l’eau, le krill est aussi sur le grill : son habitat naturel recule. C’est fâcheux, car en plus d’être le met favori des baleines, des phoques ou des albatros, ces milliards de petites crevettes sont de véritables pompes à carbone. Selon une étude publiée mi-septembre dans Nature, leurs excréments stockeraient près de 20 millions de tonnes CO2, entre le printemps et l’automne. Cela les rend aussi efficaces que les marais, les mangroves et les herbiers, précisent les auteurs. Et beaucoup plus que Mammoth. En Islande, la plus grande usine de captage et de stockage de CO2, ouverte en mai, vise le captage de 36 000 tonnes de CO2 par an.

Est-ce un phénomène réversible?

La fonte de la banquise n’est pas irréversible, puisque cette couche de glace d’une cinquantaine de cm suit déjà un processus de fonte et de glaciation chaque année. « La banquise n’a qu’une ou deux années d’âge maximum et donc c’est assez facile de la reconstituer, s’il fait suffisamment froid ». Mais ce n’est pas le scénario envisagé au vu du rythme des émissions. « Je serais extrêmement surpris si la glace de mer en Antarctique commençait à retrouver ses niveaux de 2010 et que ça reste constant », déplore Gerhard Krinner.

La calotte glaciaire aurait quant à elle besoin de milliers d’années pour se reconstituer, à condition d’un climat polaire…

« L’inertie climatique fait qu’on ne pourra plus éviter certaines conséquences, il faut s’attendre à des changements en Antarctique d’ici à 2050, prévient Nicolas Jourdain.

Par contre, au-delà, ces changements dépendront des scénarios d’émissions de gaz à effets de serre. On peut rester optimiste sur le fait que la réduction de nos émissions pourra avoir des effets bénéfiques sur le maintien de la calotte glaciaire antarctique. » L’avenir du continent blanc se dessinera à l’aune des choix sociétaux de maintenant.

SOURCE : RFI

Written By
Mamadou Alimou BAH

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